Comme vous le savez sûrement déjà, "Encore une chose" (And another thing") d'Eoin Colfer est le sixième tome du cycle H2G2. Les cinq tomes précédents ont été écrits par Douglas Adams mort en 2001 à l'âge de 49 ans.
Paru en octobre 2009 au Royaume Uni, "Encore une chose" arrive chez nous le 11 mars dans deux éditions : chez Lunes d'Encre et chez Gallimard Jeunesse (seule la couverture change).
PETIT RÉCAPITULATIF
H2G2 est mythique. Né en 1978 sur les ondes de Radio 4 sous la forme d'un feuilleton radio, l'histoire qui raconte le destin d'un pauvre terrien qui en l'espace de quelques heures doit faire face à la destruction de sa maison et de la planète Terre, puis à une récitation de poésie Vogon avant d'être jeté dans le vide cosmique, est rapidement devenu culte. De 1979 à 1992, Douglas Adams va publier cinq tomes. Il y aura également une série télé (1981), un jeu vidéo (1985), une BD (1994), un film (2005),.. Aujourd'hui H2G2 est cité partout sur tous les supports : télé (Dr House), cinéma (I-Robot), musique (Radiohead), web (Google),...
Douglas Adams avait une relation d'amour/haine avec son oeuvre majeure, et avait brutalement décidé de se débarrasser définitivement de H2G2 à la fin d'un cinquième tome particulièrement noir.
Près de vingt ans après la publication du dernier tome, les fans sont encore aujourd'hui légion, et surtout sont très protecteurs vis à vis de l'oeuvre depuis la mort de Douglas Adams. Disney a dû ainsi faire face à une forte résistance pour le film adapté du tome 1 bien avant sa sortie. C'est donc à la surprise générale, et par un accueil glacial que les fans ont accueilli en septembre 2008 l'annonce par les éditions Penguin qu'Eoin Colfer, l'auteur de la série Artemis Fowl, avait été réquisitionné pour écrire un sixième tome des aventures d'Arthur Dent et compagnie. On apprend alors que le livre s'intitulera "And another thing..." et sera publié en octobre 2009 à l'occasion du trentième anniversaire de la publication du premier tome de H2G2.
J'avoue que pour ma part j'ai eu un moment de rejet. Après tout ce qu'on aime dans H2G2 c'est l'écriture très précise de Douglas Adams, ses idées loufoques, son ironie mordante,... Difficile d'imaginer H2G2 écrit par un autre auteur. Pourtant la perspective de revoir Arthur Dent, Zaphood Beeblebrox ou encore Ford Prefect a fini par l'emporter. Et puisque le projet avait reçu la bénédiction de Jane Beson (sa veuve) et de Polly Adams (sa fille), qui suis-je pour décider péremptoirement que c'est une mauvaise idée?
Eoin Colfer a fait beaucoup d'efforts pour rassurer les fans. Tout de suite, il s'est posé comme fan de la série, et a affiché une modestie de bon aloi vis à vis de l'oeuvre. Pour moi il a eu beaucoup de courage d'accepter un tel projet (après tout il a vendu autant de livres que Douglas Adams, et doit partager les droits d'auteur de ce livre à part égale avec les ayants droits de Douglas Adams, alors qu'il se prend l'intégralité des critiques). Après six mois d'écriture il a rendu sa copie au printemps 2009. En juillet les éditions Penguin ont distribué une cinquantaine de copies de la première partie du livre à quelques chanceux (dont je faisais partie). Puis le livre a été lancé en grandes pompes lors de Hitchcon 09 le 10 octobre à Londres.
PEUT-ON LIRE "ENCORE UNE CHOSE" SANS LIRE LES TOMES PRÉCÉDENTS?
Oui. Bien entendu, je vous encourage fortement à lire les tomes 1 à 5 (en anglais car la traduction reste problématique ou si vous ne pouvez pas en français chez Lunes d'Encre et Folio SF). Ceci dit, un résumé des tomes 1 à 5 en quelques pages figure au début du tome 6. D'ailleurs Gallimard jeunesse qui ne publie pas dans sa collection les autres tomes n'indique pas sur la couverture qu'il s'agit d'un tome 6. L'idée est d'attirer les lecteurs fans de Colfer. Étant donné que la trame narrative n'est pas le principal attrait de H2G2, et que le cycle ne forme pas un ensemble homogène, vous pouvez lire les cinq autres tomes plus tard si vous voulez.
QUE PENSER DE CE SIXIÈME TOME?
J'ai donc lu la première moitié d'Encore une chose en juillet dernier, puis j'ai recommencé ma lecture à zéro le 10 octobre à la sortie du livre. Pourtant, alors que j'écris ces lignes, je viens juste de finir ma lecture. Cinq mois pour livre un livre de 340 pages, c'est pas vraiment un exploit. Malheureusement cela traduit le manque d'enthousiasme qui m'avait rapidement submergé.
"Encore une chose" (que j'ai donc lu en anglais - je ne dirai donc rien sur la traduction de Michel Pagel) n'est pas un mauvais livre. Il se peut d'ailleurs que vous le trouviez tout à fait à votre goût. Les personnages principaux de H2G2 ont bien été ressuscités, et Zaphod Beeblebrox (le personnage favori d'Eoin Colfer) est en pleine forme. Colfer a également résisté à la tentation de faire revenir Marvin, et il donne un rôle prépondérant à quelques personnages secondaires mais célèbres de la saga (je ne vous dirai pas les noms ici pour que vous conserviez l'effet de surprise).
A la lecture du sixième tome, on doit définitivement accepter que H2G2 est incompatible avec la notion de trame narrative. Eoin Colfer raconte une histoire mais en soi elle est aussi faible que celle racontée dans la version cinématographique du tome 1. Elle n'a guère d'intérêt. H2G2 c'est une galerie de personnages attachants et originaux, un ton particulier (ironique et absurde, parfois très noir), des dialogues cultissimes, ainsi que des idées plus folles les unes que les autres.
Et justement, Eoin Colfer n'est pas Douglas Adams. Là où ce denier arrivait toujours à vous émerveiller par quelque trouvaille, par sa maitrise de l'ironie et de l'absurde, et des dialogues ciselés de main de maître, Eoin Colfer est à la traine. "Encore une chose" s'enfonce dans des moments longuets et des situations déjà vues : les dialogues parent-adolescent (tout sauf originaux et beaucoup trop longs), un retour sur un substitut de Terre avec des Terriens qui ressemblent comme deux goûtes d'eau aux Golganfrichéens (vus dans le tome 2), un brocard des Dieux et de la religion (toujours amusant mais là aussi largement déjà présent dans les autres tomes).
Le seul personnage secondaire mémorable créé par Eoin Colfer est peut-être Hillman Hunter, cet homme d'affaire irlandais. Et ce tome 6 arrive à se démarquer des précédents tomes seulement quand Eoin Colfer, écrivain irlandais, emprunte à sa propre culture pour l'intégrer dans H2G2.
Les extraits (définitions, commentaires) issus du "Guide du Voyageur Galactique" sont également loin d'être à la hauteur de ceux créés par Douglas Adams. D'ailleurs il m'est arrivé plusieurs fois de lire en mode vitesse rapide.
On sent qu'Eoin Colfer essaye d'être drôle et de rajouter des blagues pour maintenir un taux d'humour constant. Mais H2G2 ne se résume pas seulement à l'humour, d'ailleurs nettement moins présent dans les trois derniers tomes.
Enfin, la fin du sixième tome, loin d'être rose, ne rattrape guère celle du cinquième tome dont le côté très sombre avait justement motivé toute cette entreprise. Soit disant le tome 6 devait sortir les fans de leur désespoir. Mission ratée.
Bref, "Encore une chose" est un effort estimable, qui a été bien accueilli par la critique anglo-saxonne, mais il n'est guère étonnant qu'il ait été boudé par une majorité de fans. Après tout, il était illusoire d'espérer un nouveau livre de Douglas Adams, nous n'avons ici droit qu'à un sixième tome de H2G2, convenable mais auquel il manque définitivement une étincelle. Même si les cinq tomes de H2G2 écrits par Douglas Adams forment un ensemble hétéroclite, il y a toujours cette petite lueur géniale qui s'éclipse rarement.
H2G2 est-il destiné à devenir une véritable licence à l'exemple de Star Trek ou Star Wars? Même si une partie de moi en aurait envie (après tout les personnages et l'univers créés par Douglas Adams sont assez forts et consistants pour ça), force est de constater que cet univers a été bien trop marqué par la personnalité particulière de son créateur qui de plus se fichait comme d'une guigne de toute cohérence. H2G2 sans Douglas Adams, c'est un peu comme un Vogon privé de poésie.
"ENCORE UNE CHOSE, H2G2 TOME 6" D'EOIN COLFER EST PUBLIE CHEZ LUNES D'ENCRE ET GALLIMARD JEUNESSE (19 EUROS). TRADUIT PAR MICHEL PAGEL.